La sous-représentation brutale des femmes dans l’industrie country américaine
« J'ai fait sept titres #1 et puis un jour, plus rien. Je continue à travailler dur, à sortir des chansons authentiquement country pour les radios mais tout est différent désormais. Et c'est ok. Mais si le succès ressemblait à ça pour ces sept premiers titres et qu’aujourd’hui tout a changé pour une raison ou une autre, où est-ce qu'on peut aller ensuite ? Je ne vais pas m'arrêter. Je ne vais pas arrêter de faire de la musique, alors où est-ce que je peux trouver ma place maintenant ? ». Ces mots durs de Kelsea Ballerini datés d’octobre dernier reflètent une triste réalité outre-atlantique...
D’après Fort Nash et The Country Rundown, les femmes représentaient plus de 29% des diffusions sur les radios country US dans les années 2000, portées entre autres par Carrie Underwood, The Chicks, Miranda Lambert, Gretschen WIlson ou Martina McBride. Aujourd’hui, ce chiffre serait tombé à 8,4%.
Cela peut nous paraître anecdotique mais aux US, la réputation se construit aussi grâce aux stats et aux titres. Et malgré les percées récentes mais éphémères d’Ashley Cooke, Dasha ou Jessie Murph, les radios et organisations comme la CMA ou l’Academy of Country Music ont choisi ces dernières années d’offrir la quasi intégralité de l’espace médiatique et des récompenses féminines country à Lainey Wilson, Megan Moroney et Ella Langley.
L’énorme mise en avant de ces trois artistes est finalement un trompe-l’oeil, ayant même contribué à déclasser des figures des années 2010 telles que Kacey Musgraves, Kelsea Ballerini, Miranda Lambert ou Lauren Alaina sans vraiment d’explication. Et paradoxalement, le vivier de talents féminins a rarement été aussi riche qu’aujourd’hui comme en témoigne leurs succès en concert, en streaming et sur les réseaux sociaux où elles donnent presque l’impression de dominer le genre.
A noter aussi que ces remarques ne s’appliquent qu’aux US. Dans d’autres pays à la culture country music comme au Canada, en Scandinavie ou en UK, la parité est quasi constatée en termes de diffusion radio et des artistes comme Carly Pearce, Kelsea Ballerini ou Margo Price sont toutes aussi populaires que les omniprésentes Ella, Lainey et Megan.
D’après une étude, les femmes représentent plus de 40% des auditeurs radio country aux US et suscitent un engagement massif auprès de leurs artistes favoris. Mais si elles sont invisibilisées au premier plan, cela pourraient finir par fausser les audiences, favorisant le burnout des artistes mais surtout un sentiment d'exclusion qui pourraient les pousser vers des espaces plus inclusifs tels que l'indé, la folk ou la pop à l’image du choix fait par Maren Morris en 2023.
La tendance masculiniste qui prospère aux US permet aux trois stars actuelles d’être en haut de l’affiche car en plus de leur musique, elles répondent à certains standards et clichés attendus par ce mouvement : Ella la cowgirl sauvage, Lainey la hippie-chic, Megan la princesse. Mais ce courant commence à toucher leur industrie musicale de manière globale alors que la country a toujours fonctionné grâce à la narration d’expériences brutes et diverses de la vie quotidienne.
Ce n'est pas seulement injuste envers toutes ces artistes féminines talentueuses et émergentes qui se battent pour la diffusion et l’exposition : c'est un choix qui abîme l'authenticité du genre tout entier. Sans efforts de la part de leur médias, maisons de disques et labels pour amplifier le talent féminin, nous verrons de moins en moins de jeunes filles saisir des guitares et écrire des chansons, moins de variété musicale et d’authenticité ainsi qu’une country féminine qui risque de devenir mainstream et de perdre son identité dans un monde pourtant culturellement en demande.
Avec à ce jour seulement 10 artistes féminines présentes parmi les 60 titres de leur Country Airplay¹, il n’y a plus qu’à espérer que les radios américaines réécrivent leurs classements et que les organisations revoient leurs plans médiatiques. Pas seulement pour l'équité mais pour s'assurer que leur musique continue d'évoluer pour les générations à venir. Puisque c’est inévitable, la country music nous arrivera toujours majoritairement de chez eux.
¹ Le classement "Country Airplay" prend en compte les scores de diffusion radio.